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Lettre n° 21, août 2016

Aide aux radios communautaires du Brésil:
conclusion d'une belle aventure

C'est avec passablement de saudade que nous retrouvons dans la favela de Salgueiro la plupart de nos amis des radios communautaires de Rio de Janeiro avec qui nous avons collaboré depuis plusieurs années. Certains d'entre eux comme Wladimir, directeur de Radio Maré, ont participé à nos côtés au développement du projet dès le début en décembre 2008. La musique des percussionnistes de Som de Lata, venus de l'Espace culturel Fazendo Arte de la favela de Tucano animent heureusement l'atmosphère.

C'est la fin d'une belle aventure lancée par Jean-Jacques Fontaine, ancien journaliste de la RTS installé à Rio de Janeiro. Dès le début je l'ai rejoint deux fois par année avec une expérience de formation dans des radios locales appliquée brièvement en Afrique de l'Ouest et au Guatemala. Nous avons ainsi développé la méthodologie en l'appliquant au portugais et au contexte brésilien. Tout au long de ces huit années d'activité, le projet a reçu le soutien financier de l'Ambassade de Suisse au Brésil, de la Fondation de Famille Sandoz, de la Commune genevoise de Cartigny, des Villes de Lausanne et Genève ainsi que du Comité international olympique.

Le projet s'est développé en trois étapes. D'abord pendant trois ans nous organisions chaque année huit ateliers d'une semaine dans différentes villes à travers tout le pays : Nordeste, Brasilia, Amazonie, Rio, , Sõ Paulo, Sud. Chaque semaine une vingtaine d'animateurs de radios communautaires apprenaient les techniques de base du journalisme radiophonique. Un peu de théorie et surtout de la pratique dès les premières heures : formulation des questions d'une interview, recherche des informations et des interlocuteurs, animation de débats en direct, langage radiophonique, construction de reportages et création d'un bulletin d'information structuré.

Des pratiques pas toujours faciles à faire passer dans un environnement médiatique et social dominé par les rouleaux compresseurs des grands groupes de presse brésiliens. Combien de fois avons-nous dû expliquer que pour faire de la radio « hyper-locale », du « concernant » pour les habitants du quartier, il fallait s'éloigner des grands titres de la TV-Globo ?! Très vite nous avons aussi buté sur la disparité éducationnelle des participants. Il fallait alors s'adapter et ne pas chercher à se retrouver dans un contexte européen. Certains de nos stagiaires avaient un titre universitaire en journalisme mais n'avaient jamais tenu un micro. D'autres étaient des as de l'animation en direct mais étaient pratiquement analphabètes. C'est le Brésil avec toutes ses contradictions et sa richesse.

Pour atteindre nos partenaires, nous avons très vite abandonné les associations de radios communautaires. Nous avons constaté qu'elles s'entredéchiraient en nous obligeant de prendre parti. Et puis leurs leaders très politisés n'avaient pas tous compris qu'un Mur s'était effondré à Berlin en 1989… Nous avons donc surtout travaillé avec des ONG brésiliennes actives dans le développement, la communication et les droits de l'Homme, ainsi qu'avec l'UNESCO qui a été notre fidèle partenaire durant les trois premières années d'activité. Pendant cette première phase nous avons ainsi donné une formation de base à environ 300 journalistes de 150 radios communautaires brésiliennes. Nous leur avons aussi fourni du matériel de base comme enregistreurs numériques, micro, casque, table de mixage, laptop pour le montage.

Au bout de trois ans, nous avons estimé qu'il était temps de procéder autrement. Dorénavant ce serait nous qui irions dans les radios. Pour cela nous avons choisi deux régions. Des villages riverains du grand fleuve Tapajós au sud de l'état du Pará et des radios communautaires des favelas de Rio de Janeiro. Dans le premier cas nous avions été impressionnés par le travail de l'ONG Saúde et Alegria de Santarém. Notre projet s'insérait du coup parfaitement dans leur volet « communication » en plus de leurs activités dans le domaine de la santé, l'agriculture et l'environnement auprès de villages de la région dont plusieurs disposent d'une petite radio communautaire. Quant à Rio, la présence de Jean-Jacques Fontaine pour assurer le choix et le suivi des radios s'est parfaitement justifié.

Nous avons pu ainsi former plus à fond de petites équipes de cinq radios amazoniennes dans leurs villages perdus le long du Tapajos mais connectés à internet par une connexion satellite. Ce projet s'est terminé en 2014.
A Rio ce sont finalement dix radios de favelas que nous avons soutenues à raison de quatre semaines d'encadrement par an. L'une d'entre elle a très vite volé de ses propres ailes, une autre, liée à une école secondaire a déclaré forfait à la fin de l'année scolaire. C'est ainsi un réseau de huit radios communautaires que nous laissons sur pied à Rio de Janeiro. Nous avons développé une dynamique de groupe entre elles inexistante auparavant en créant le « Réseau Jequitibá de radios communautaires ». Du coup à chaque opération, leur production de reportages était diffusée par l'ensemble du groupe. Lors de la dernière session du 4 au 19 août 2016, chacune a produit un reportage sur la vision des Jeux Olympiques dans leur quartier.


Parallèlement aux périodes de formation-encadrement, une « bourse-programme » a été attribuée à plusieurs radios afin d'assurer un petit revenu complémentaire de quelques mois à certains journalistes, à la condition qu'ils garantissent une production régulière. Il ne s'agissait pas de soutenir financièrement les radios, ce qui n'était pas l'objectif du projet, mais de permettre une pratique auto-formatrice plus intensive à quelques uns des journalistes. Il faut en effet avoir à l'esprit que nous travaillions avec des population à la limite du seuil de pauvreté dont l'activité radiophonique est en principe bénévole.


Dans ce bilan, il ne faut cependant pas cacher les difficultés, liées justement au milieu socio-culturel dans lequel nous avons travaillé. Le plus grand problème a été le suivi des participants, année après année. Paradoxalement c'était plus facile en Amazonie qu'à Rio car les habitants des villages ont une faible mobilité géographique. Dans la grande ville carioca, il faut lutter pour survivre, donc souvent changer de travail et passer d'un emploi précaire l'autre, parcourir de grandes distances en transports publics, etc.

La vie dans les favelas est aussi intimement liée au contrôle de ces quartiers par les gangs de trafiquants. Les radios n'échappent pas à ce contexte de trafic et de violence. Il y a des sujets tabous, sous peine de mort, des secteurs de la favelas où l'on n'entre qu'en montrant patte blanche, etc.

Le projet a aussi été intimement traversé par l'évolution économique et sociale du Brésil au cours de ces dernières années. Jusqu'en 2013, la croissance et l'amélioration visible des conditions de vie des populations défavorisées ont donné un élan optimiste au projet Jequitibá. Des collaborations précieuses ont pu se développer avec des services sociaux de la municipalité. La pacification de plusieurs favelas où nous travaillions permettait un vrai travail sur le terrain de nos équipes. La violente crise économique qui s'est ensuite abattue sur le Brésil a des conséquences dramatiques sur les habitants des favelas. Le chômage est remonté en flèche et les budgets sociaux ont fondu. Les gangs, fournisseurs d'emploi, ont repris du poil de la bête et récupéré une partie des territoires qu'ils avaient dû céder aux unités de police de proximité. La situation économique personnelle des journalistes des radios communautaires souffre aussi évidemment de la crise actuelle.

Le projet s'est terminé pour nous mais nous espérons avoir planté suffisamment de semences pour qu'il continue de fleurir malgré les difficultés actuelles. Le petit réseau de radios que nous avons mis ensemble devrait être maintenu au travers d'un de nos partenaires à Rio, l'ONG Equilibrio sustentavel. Nous leurs souhaitons à tous « Boa sorte » !

Yves Magat, Jean-Jacques Fontaine
Rio de Janeiro, août 2016